RACISME : MOINS DE CÉRÉMONIE, PLUS D’ACTION

L’impérialisme n’est-il pas un racisme ?

Le dépassement du racisme nécessite plus que des discours et des événements festifs. Les mots d’ouverture, les échanges, les rencontres peuvent bien sûr avoir une très grande valeur, et sont même absolument nécessaires. Mais il s’agit aussi d’œuvrer pour des changements très concrets, aux différents niveaux des politiques, et notamment au niveau international. Les incompréhensions, les tensions, les conflits entre communautés ont bien sûr différentes racines. Mais parmi les plus funestes d’entre elles se trouvent incontestablement les « interventions » – ou plutôt les agressions – dans toute une série de pays, les politiques économiques iniques – très liées d’ailleurs aux agressions en question –, les injustices criantes dans les rapports entre nations, le deux poids, deux mesures, selon qu’il s’agit d’alliés de nos gouvernement ou plutôt de gens vus comme des obstacles à leurs politiques.

Peut-on réellement, dans la situation actuelle, progresser vers le respect mutuel, vers des sociétés interculturelles, fondées sur le droit et l’ouverture, et notamment vers l’estime des sociétés d’accueil de la part des personnes d’origine étrangère, en particulier de culture arabo-musulmane ? Peut-on réellement progresser dans ce sens sans qu’il y ait reconnaissance de la culpabilité et efforts de réparation à l’égard des crimes que sont notamment les dernières invasions ou déstabilisations au Moyen-Orient et au Maghreb, ou encore les exécutions sans jugement et à renfort de drones ? Peut-on progresser dans les directions en question sans mettre un terme à l’oppression dans les territoires occupés (y compris quand ils le sont par « la seule démocratie du Moyen-Orient ») ?

Comment susciter une vraie ouverture aux valeurs comme la démocratie, l’égalité homme-femme, ou encore la neutralité de l’État, quand nos gouvernements collaborent avec les dictatures les plus archaïques et les plus inégalitaires ? Alors que, dans le même temps, ces mêmes gouvernements se taisent – voire donnent leur bénédiction – quand la démocratie ou le respect des peuples sont bafoués par la destitution de gouvernements élus, ou encore l’écrasement de révoltes dans des pays où elles ne nous arrangent pas ? Comment le prétendu attachement de nos élites dirigeantes aux valeurs évoquées pourrait-il garder la moindre crédibilité, quand ils ne soutiennent les révoltés que dans les situations où les contestations les arrangent ? Et qu’ils le font alors en collaborant avec les mouvements les plus extrémistes et les plus dangereux, avec le soutien de médias qui, dans leur majorité, ne donnent pas une approche des faits qui viserait globalité et impartialité mais, bien souvent, des visions extrêmement partisanes, brillant par leurs omissions ?

Bien sûr, les élites évoquées ne sont pas les seuls à se livrer à des politiques brutales et prédatrices ; mais ils le font avec une hypocrisie particulièrement élevée, un discours moralisateur tout spécialement déplacé et choquant, vu leurs agissements concrets.

Bien sûr, encore, les politiques internationales néfastes ne sont pas les seules causes de conflits entre les peuples ; il ne s’agit pas de nier les rôles que peuvent jouer également des facteurs comme la religion, la culture au sens communautaire du mot, ou encore des politiques locales ou nationales. Mais concernant de tels facteurs, on constate très souvent qu’ils sont présentés comme des causes centrales de conflits, alors que des analyses un peu plus approfondies révèlent la plupart du temps que les raisons déterminantes sont toutes autres – et qu’elles relèvent précisément des relations internationales ou de la géopolitique, avec tout ce qui est lié à ce domaine : guerres « humanitaires », inégalités économiques, désastres écologiques, etc.

Dans ce sens, on présente très souvent les « vieilles oppositions » chiites-sunnites, juifs-Arabes, ou encore Arabes-Persans comme étant des causes essentielles de conflits ancestraux et inextricables. Or, premièrement, les rapports entre ces communautés ne sont en rien toujours conflictuels (voir par exemple les alliances entre chiites et sunnites dans la résistance à diverses invasions ou oppressions, les engagements d’Israéliens pour la justice à l’égard des Palestiniens, etc.). Et deuxièmement, il est évident que les agressions et l’impérialisme étrangers sont des facteurs essentiels des radicalisations et des conflits entre communautés et peuples. Dans les problématiques qui découlent de ces phénomènes, les groupes, communautés et autres ensemble préexistants sont utilisés avant tout comme lieux de replis et de fermeture sur soi, dans une volonté souvent illusoire, mais compréhensible, de se protéger ou de se défendre.

Les contradictions et politiques machiavéliques évoquées ne peuvent qu’entraver profondément les efforts de dialogue entre les cultures, de compréhension des sociétés d’accueil, d’intégration citoyenne et respectueuse, conditions essentielles d’un dépassement réel des fléaux comme le racisme.

Comme nous le demande l’islamologue et politologue Michael Lüders : comment réagirions-nous si une coalition composée notamment de la Chine et de la Russie, p. ex., attaquait et détruisait trois ou quatre pays d’Europe, en une dizaine d’année, en invoquant des prétextes éthiques ? (Et les prétextes possibles ne manqueraient pas…) .

Il ne s’agit pas ici de pointer particulièrement les décideurs politiques, même s’ils ont bien sûr une responsabilité importante. La citoyenneté, l’imaginaire collectif sont eux aussi bien souvent devenu passifs. Les acteurs sociaux et culturels, les corps intermédiaires, également, ne portent bien souvent plus de réelles revendications. On ne peut regarder qu’avec nostalgie une époque comme les années 1960, où une grande partie de la société civile se positionnait, s’engageait, développait des projets de sociétés qui visaient de vraies transformations.

Si les cérémonies et autres journées mondiales ou nationales ne suffisent pas, elles pourraient néanmoins servir à rappeler les faits et responsabilités évoqués ici, et la nécessité de dépassement, de transformation qu’ils impliquent. Elles pourraient servir à rappeler qu’on ne surmontera pas les problèmes intercommunautaires sans réaliser vraiment l’état de droit, la justice entre les peuples, une démocratie qui intègre la totalité des membres des sociétés, sur les plans nationaux comme internationaux. La démocratie ne peut être réelle que si elle est globale, que si chaque nation et chaque communauté est écoutée et respectée autant que les autres. Ne pas le reconnaître ou ne pas le réaliser, c’est prouver qu’on n’a pas dépassé le racisme.

 

Daniel Zink


Daniel Zink